Expertise. Fort-de-France : Une nécessaire revitalisation

Expertise. Fort-de-France : Une nécessaire revitalisation

Rédigé le 10/08/2019
Eline Ulysse

© Ville de Fort-de-France

Pour maintenir son attractivité de chef-lieu, la ville de Fort-de- France a entrepris de nombreux aménagements depuis plusieurs années pour renforcer la revitalisation du centre-ville. Passage en revue avec cette expertise par Pascal Saffache, Professeur des Universités (spécialités : aménagement, environnement) et Rudy Bingue ( Étudiant en Master 2 d’aménagement)  de ces différents aménagements effectués et leurs effets sur la revitalisation de Fort-de-France.

En Martinique, la ville-capitale poursuit sa mutation : la promenade du Malecon est désormais un rendez-vous incontournable des familles et des amoureux, la Savane – qui a fait peau neuve – est devenue le point nodal des moments de liesse populaire et accueille en temps normal de nombreux promeneurs, alors que le front de mer s’est transformé en un véritable lieu d’accueil pour les touristes (cela est dû à la présence du terminal de croisière de la Pointe Simon qui a vu sa fréquentation croître de 40 % entre 2016 et 2018).

D’autres aménagements (la gare multimodale de transport de la Pointe Simon, les nombreuses infrastructures paysagères, etc.) et sites patrimoniaux remarquables (la cathédrale Saint-Louis, la bibliothèque Schœlcher, le parc culturel Aimé Césaire, etc.) participent aussi à la revitalisation de Fort-de-France. Mais cela suffit-il à redynamiser le centre-ville ?

Des atouts à exploiter

Initié en 2016 par le maire de Fort-de-France, Didier Laguerre, le plan de redynamisation du centre-ville, intitulé « Fort-de-France Cœur battant », connaît aujourd’hui une vraie impulsion avec l’une de ses déclinaisons, dénommée « Action Cœur de Ville », mise en place en mars 2018. En effet, en partenariat avec la Caisse des dépôts et consignations, l’Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat (ANAH) et la CACEM, ce sont 84 millions d’euros qui sont mobilisés sur 5 ans pour permettre le développement urbain, l’accessibilité, la mobilité, le développement économique et commercial, et la valorisation patrimoniale. Quatre grands axes synthétisent ce projet.

Axe 1 : Favoriser autant les initiatives publiques que privées

Pour confirmer son soutien à ce projet et participer à la redynamisation du centre-ville, l’État y a implanté trois bâtiments administratifs majeurs : la Préfecture, la Cour d’Appel, et le nouveau Commissariat de la Police Nationale.

Le secteur bancaire a joué le jeu, lui aussi, en y installant deux nouvelles agences, celles du Crédit Mutuel et du Crédit Agricole. Plusieurs hôtels ont été rénovés (le Fort Savane, l’Impératrice…), un hôtel d’affaires a vu le jour (Le Simon) et, parallèlement, une vraie politique de rachat et de rénovation des logements anciens a été initiée.

Enfin, sur le plan culturel, un cinéma d’art et d’essai (« Images d’ici et d’ailleurs ») de 6 salles (834 places) devrait voir le jour sur boulevard des Caraïbes, offrant ainsi une alternative culturelle à l’offre cinématographique locale.

Axe 2 : Des aménagements urbains plus adaptés

De façon à accroître l’accessibilité du centre-ville et y rendre la mobilité plus optimale, la politique de signalisation a été renforcée et de nombreux aménagements ont été mis en place pour protéger les piétons. Par exemple, pour guider les croisiéristes, la ville a opté pour « de nouveaux cheminements et des modes de déplacements doux, dans une promenade surplombant le bassin Radoub […] » (Carrer & Fort-de-France, 2018) . Dans cette zone devrait aussi émerger prochainement la Cité du Rhum (l’idée étant d’attirer les touristes à partir de thématiques très locales). La municipalité travaille aussi à réduire le sentiment d’insécurité.

Axe 3 : Une animation commerciale innovante

Face à la concurrence des centres commerciaux périphériques, les commerçants du centre-ville ont créé l’association « Fort-de-France, Centre-ville, Cœur de Martinique » (FCM). Plusieurs opérations commerciales ont déjà eu lieu : braderies, illuminations, animations les jours de fête, piétonisation occasionnelle, etc. De même, certaines artères très fréquentées, se sont thématisées : la mode et la beauté, pour la rue Victor Hugo, l’artisanat d’art et la culture, pour la rue Garnier Pagès, etc.

Cette nouvelle vision de l’espace a permis au festival IPAF (International Public Art Festival) d’accueillir à la fin du mois de juin une quinzaine d’artistes qui ont proposé des fresques murales monumentales, participant ainsi à l’attractivité touristique et au développement culturel du centre-ville.

Axe 4 : La relance de l’attractivité résidentielle par la rénovation urbaine

Enfin, concernant le logement, le Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés (PNRQAD), ou Projet « Porte Caraïbe », se poursuit. Ce dernier a pour objectif, la rénovation des logements dégradés et le désenclavement de certains quartiers (comme les berges du canal Levassor, le quartier Trénelle, ou encore Renéville), le tout en articulation avec le nouveau programme national de rénovation urbaine financé par l’ANRU (la première tranche de l’écoquartier « Cité Bon Air » a été livrée, ainsi que la cité « Pierre Rassin »). D’ici 2025, 500 logements devraient être livrés pour un montant de 50 millions d’euros environ.

Avec la SIMAR et d’autres acteurs comme l’ARCAVS et OZANAM, des bureaux seront transformés en logements sociaux pour repeupler la ville-capitale.

Mais cela ne répond toujours pas à notre question première : est-ce suffisant ?

Les avis sont mitigés

Dans sa lettre ouverte au Président de la République, Carine Roy-Camille, Past-Présidente du Comité martiniquais du tourisme, souligne la fragilité de l’industrie touristique soumise aux aléas climatiques, politiques et sociaux ; les progrès à réaliser en termes d’accueil dans un territoire « où service et servitude ont longtemps été confondus » et où « la réglementation et les normes faisant sens dans l’Hexagone, ne sont souvent pas applicables. Une prise en compte des spécificités, non pas pour de l’assistanat, mais pour une vraie responsabilisation participerait à son envolée ».

Des efforts devraient aussi être faits en termes d’amplitude horaire des transports publics, ce qui attirerait vraisemblablement de nouveaux investisseurs.

Bien que le constat soit encore mitigé, nombreux sont ceux qui reconnaissent qu’un changement est en cours, en tout cas que les germes du changement commencent à poindre, reste maintenant à poursuivre l’effort, mais surtout à tout faire pour qu’au-delà des divergences politiques l’intérêt général prime, c’est-à-dire l’intérêt des foyalais, et plus globalement celui des martiniquais.

Par Pascal Saffache, Professeur des Universités (spécialités : aménagement, environnement)et Rudy Bingue ( Étudiant en Master 2 d’aménagement)